Interview du Maître d’armes et du Président : l’esprit de la Rapière

21/08/2018 0 Par La_Rapiere

Le Cercle d’Escrime de La Rapière est un club à taille humaine (environ 80 tireurs petits ou grands), et qui est pourtant capable d’amener ses tireurs au plus haut niveau, comme l’a montré l’exemple récent de Laure Tardivel. Quel est son esprit ?
Voici l’interview du Maître d’armes, Pascal Ferrand, et du jeune Président du club, lui-même tireur, Jean Christophe Rambert, interrogés sur leur vision de l’escrime et de l’association. Ils ont des convictions très fortes, vous pourrez en juger. L’ambiance et les pratiques d’un club de sport dépendent beaucoup de l’entraîneur et du dirigeant, et cela semble particulièrement vrai en escrime.

Je suis père d’un escrimeur de 10 ans, membre du club depuis 3 ans, et c’est moi qui les ai interrogés. Je suis aussi le nouveau Secrétaire du Club, mais je ne connais pas encore grand-chose à l’escrime. J’avais envie d’en savoir plus sur l’esprit de La Rapière.

Après avoir brièvement parlé de son parcours d’escrimeur et d’entraîneur – il anime La Rapière depuis 1988 – il ne faut pas beaucoup de temps à Pascal pour se prendre au jeu et dévoiler, avec un plaisir manifeste, sa conception personnelle de son rôle.

Me. Ferrand : « Bon, alors vous voulez que je vous dise comment je vois l’escrime ? C’est le dépassement de soi à travers les autres. C’est apprendre à se connaître avec son corps et avec son esprit. Apprendre à vaincre ses peurs pour devenir un être humain qui se maîtrise. Ca ne se joue pas tout seul, mais à travers les autres : il y a une complicité, et éventuellement de l’amitié. Il y a des anciens du club que j’ai connus en 1988, à l’époque ils avaient 10 ans, ils continuent à se revoir.

Chacun vient avec sa personnalité et doit être reconnu. Il est nécessaire de leur montrer comment ils progressent, sur le plan sportif et sur le plan du comportement social, afin qu’ils se sentent bien.

– Christophe Vinial : Et comment fait-on pour leur montrer ?

– Me. F : Le progrès sportif n’est pas forcément facile à démontrer. Il n’est pas entièrement lié aux résultats sportifs, qui ne sont pas toujours réguliers. En fait il y a trois dimensions sur lesquelles on peut progresser : la maîtrise du mental, la motricité, et l’ambition

– CV : L’ambition ?

– Me. F : Oui, pas assez d’ambition fait chuter. L’envie de progresser. C’est une condition du plaisir, il en faut, mais pas trop. Le résultat sportif, c’est la concrétisation. La clef, c’est le plaisir qu’il y a à progresser : il n’y a pas de plaisir si on stagne. Mais chacun en trouvera, de manière parfois très personnelle et différente des autres. Chacun, quel que soit le niveau de performances, doit être suivi individuellement, au contact. Tout au long de ma carrière, j’ai évolué grâce aux enfants. Mon but, c’est de cerner les personnes pour les aider. Votre fils, c’était incroyable, il s’est révélé lorsqu’il a pris en charge les copains lors des portes ouvertes, je ne l’aurais jamais cru !

– CV : Moi non plus ! Mais il est vrai qu’en escrime on n’est pas toujours uniquement sportif, parfois les enfants, même très jeunes, sont appelés à devenir arbitres, lors des compétitions.

– Me F : Mais on est toujours à la fois joueur et arbitre, même en entraînement ! On est toujours acteur, il faut toujours donner aux autres, se dépasser à travers les autres. C’est un sport individuel, mais pas individualiste. Il faut une bonne dose d’humilité. Regardez Laure-Agnès [championne de France universitaire en 2008, entraînée à La Rapière], elle garde la tête sur les épaules. Ca m’insupporterait qu’un jeune, même performant, « pète un câble » par rapport aux autres. Il faut partager. »

Jean Christophe Rambert :

« JCR : J’ai fait de l’escrime entre 9 et 15 ans, puis je m’y suis remis après les études, en 2008, à 24 ans. Ce sport m’avait marqué, car j’y avais pris du plaisir.

Nous étions dans un petit club au fin fond de la Haute-Savoie, à la campagne, très convivial, et de ce point de vue cela ressemblait un peu à La Rapière. Quand nous obtenions des résultats sportifs, nous étions surpris.

– CV : Et qu’est-ce qui constituait ce plaisir ?

– JCR : C’est la maîtrise des émotions. J’étais très sensible, et j’ai commencé à maîtriser. Dans un combat, tu es obligé de faire le vide.

– CV : Cela, je l’ai vu aussi avec notre fils. D’ailleurs Pascal l’avait bien remarqué. Il était très anxieux, complètement bloqué, et cette année, il a fait beaucoup de progrès, il se lâche, il gagne en compétition et ça se voit aussi ailleurs. Mais pour en revenir à toi, donc, tu as repris à l’âge adulte. Au fait combien y a-t-il d’escrimeurs adultes à la Rapière ?

– JCR : Il y en a exactement 36. J’ai bien accroché avec la Rapière

(Intervention de Me Ferrand) : Jean Christophe est très assidu, il vient plusieurs fois par semaine, il a l’ambition de progresser

– CV : Et tu as atteint quel niveau ?

– JCR : Niveau régional, ou plutôt interrégional. En fait je participe même aux compétitions nationales, mais plutôt pour me mesurer. Il m’arrive de me classer environ à la moitié…

– CV : Et que trouves-tu dans les compétitions ?

– JCR : (après réflexion) De l’excitation. Sur une piste, tout est possible. »

Me. Ferrand : « La compétition n’est pas une fin, c’est la recherche de soi. Jusqu’où est-ce que je peux faire porter ma concentration…

– CV : Justement, dans le club, quelle est la place de la compétition ? J’ai bien vu que vous ne forciez pas les enfants à participer à toutes les épreuves du calendrier.

– Me F : Encore une fois, la compétition, c’est la recherche de soi. Pas forcément des résultats, ni forcément une base pour évaluer des progrès sportifs. C’est apprendre à se maîtriser dans un environnement inconnu. Et se donner envie de progresser pour aller plus loin en escrime.

Les enfants ont, à la base, un mental plus ou moins fort. Je sais très vite qui va faire des résultats ou pas. Ce n’est pas la peine de pressuriser tous les enfants. Mais il y a des manières de leur donner des outils qui pourront leur servir dans la vie en général. Je connais un ancien tireur qui est devenu médecin urgentiste, et il m’a raconté ses concours : « à ma droite et à ma gauche, ça suait dur, mais moi je continuais à respirer, et c’est grâce à l’escrime »

– CV : Alors comment fait-on concrètement pour apprendre cela aux enfants et aux adultes ?

– Me F : Il faut apprendre à réfléchir en état de stress. Il faut ritualiser la compétition à l’avance. Les étirements, l’échauffement que l’on pratique à l’entraînement, ils peuvent les reproduire dans chaque gymnase du monde. Ainsi, ils peuvent se détacher de l’évènement, des circonstances, et donc du stress. Parfois je demande à un enfant qui a raté une compétition s’il y a pensé la veille, ou pendant la nuit, et si tel est le cas, ce n’est pas bon. Il faut fixer l’attention sur des objectifs lointains. Chaque évènement sportif particulier n’est pas en fait un évènement en soi. Il ne faut pas le sacraliser. Il n’y a plus de « jour J » !

– CV : Comment est-ce que cela se manifeste au cours de l’entraînement ?

– Me F : Il y a toujours trois moments : la préparation du corps. Puis l’entraînement à proprement parler : la technique, le foncier, l’intensif. Puis la fin, avec à nouveau des étirements

(vive approbation de Jean Christophe Rambert, kinésithérapeute de métier)

– Me F : On y met ce qu’il y a de meilleur pour tout le monde. On s’entraîne sur la technique, sur la tactique, et on pratique l’assaut, pour l’envie de gagner, en s’adaptant selon le caractère de chacun. Je ne peux que les guider, aller avec eux, mais toujours en m’efforçant de les faire évoluer.

L’escrime c’est toujours cela : trouver la faille, même en compétition. Faire sans cesse des choix stratégiques en fonction de moi-même, de ce que je sais faire le mieux, et en fonction de l’adversaire, de ce que j’en découvre au fil du combat. C’est ce qu’on appelle « la phrase d’armes » : avec mon fleuret, je te pose une question, tu me réponds, je te réponds, et ainsi de suite. On passe son temps à interroger l’autre : « que vas-tu me faire si je te fais ça ? ». Et cela génère du plaisir. En escrime, il y a les intellectuels, qui adorent ce petit jeu, il y a aussi les physiques, qui se font plaisir d’une autre manière. Il y a ceux qui combinent les deux, et s’ils ont aussi l’ambition et le mental, alors ils peuvent devenir très bons. A la Rapière, je fais en sorte qu’ils réfléchissent.

– CV : C’est vrai qu’on vous voit discuter très sérieusement avec chaque enfant, vous avez l’air très concentrés. Les enfants discutent aussi beaucoup entre eux, ils commentent…

– Me F : J’essaie de reproduire ce qui m’a fait vivre en tant qu’escrimeur. Cette pratique est inspirée du Maître d’armes que j’ai eu moi-même.

« CV : Jean Christophe, tu viens d’être élu comme Président en juin, tu es un jeune adulte tireur, tout comme Bruno Poinas, le Vice Président. Tu es kinésithérapeute. Vous semblez très complices, Pascal et toi, on voit que vous parlez beaucoup d’escrime et de projets, entre vous. Comment vois-tu la vie du club ?

– JCR : Il entre dans un renouveau. Une grande partie du comité directeur est renouvelée, on y voit représentés à la fois des parents et des tireurs. Cette équipe a déjà été très active, depuis début juin. On est à une période où on peut à nouveau exprimer les choses, les écrire…

– CV : …leur donner du sens…

– JCR : Comme dans les contrats d’objectifs que nous serons amenés à conclure avec les collectivités, nous allons élaborer des projets de club, avec les intéressés. L’idée serait par exemple de donner plus d’éléments aux adultes et aux enfants pour qu’ils puissent identifier et mesurer leurs propres progrès. L’aspect citoyen est important aussi, à travers le covoiturage par exemple.

– CV : Du fait que tu es kiné, quel est ton regard ?

– JCR : Quand j’ai découvert La Rapière, c’est entre autres la préparation physique qui m’a surpris et séduit, qui correspond vraiment à ce que nous préconisons en tant que professionnels.

Par ailleurs je suis aussi bénévole dans une grande association d’éducation populaire…

– CV : … les Scouts, pour ne pas les nommer.

– JCR : Je suis membre d’une équipe nationale qui travaille notamment sur l’environnement. Nous proposons des lignes directrices d’animation, et nous organisons nous-mêmes des camps et des chantiers. Et, en effet, j’ai été aussi surpris par la qualité de la démarche pédagogique de La Rapière.

– Maître Ferrand : et ça ne s’arrête pas à la porte du gymnase. Quand un enfant ne va pas bien, je le vois tout de suite. L’escrime peut contribuer à ce qu’il aille bien.

– JCR : C’est comme dans le scoutisme, le chef est un éducateur…

– Me Ferrand : … mais il faut respecter la distance nécessaire.

– CV : Alors justement, Pascal, vous vous faites appeler « Maître Ferrand ». Qu’est-ce que signifie cette règle pour vous ?

– Me F : Au début de ma carrière, je me faisais appeler par mon prénom. Or les enfants recherchent un référent. Donc je suis revenu à la tradition de l’escrime, vis-à-vis des enfants comme des adultes. Paradoxalement, cela facilite l’écoute. Quand mon neveu Fabrice est venu enseigner au club, il s’est fait appeler Maître Fabrice. C’est un peu difficile vis-à-vis des adultes, tout comme le vouvoiement, mais je m’y oblige, au moins au début. Même chose avec les parents.

– CV : Cela n’empêche pas l’humour, puisque tous les enfants se voient attribuer un surnom rigolo. Mais quelle est la place des parents dans le club ?

– MeF : A une époque, nous avions rédigé un règlement très précis, mais nous n’avons pas eu besoin de nous en servir. Les parents sont les supporters des enfants, mais ils ne doivent pas se substituer à eux en matière d’ambitions. Ils les encouragent – à condition de ne pas crier trop fort au bord des pistes ! Ils les aident à relativiser les erreurs – nous ne parlons jamais d’échecs. Mais pas de transfert d’ambition des parents sur les enfants !

– CV : J’ai remarqué que, lors des compétitions, les parents sont souvent séparés des enfants, et relativement éloignés, dans les tribunes. Au début, mon réflexe était de vouloir aider mon fils à s’habiller, à l’accompagner au bord des pistes, il était petit ! Puis je me suis aperçu que ce n’était pas forcément souhaité. Ils se préparent, ils savent très bien où aller et à quel moment auront lieu les assauts. Ils commentent leurs performances entre eux ou avec le Maître d’Armes, en tête à tête. C’est très impressionnant.

– Me F : les parents se regroupent… dans les tribunes ! Il y en a d’ailleurs plein qui se sont liés d’amitié. Actuellement il y a quelques amateurs de bons vins, ça crée des liens… En ce moment, on note un bel esprit de groupe parmi les parents.

Pour moi il est très important de discuter de leur enfant avec les parents. Parfois, ils peuvent découvrir des choses sur eux qu’ils ne connaissaient pas…

– CV … je confirme…

– Me F …mais parfois aussi les parents peuvent me servir de traducteurs. C’est le cas par exemple de X, qui est très difficile à comprendre. En compétition, son père se met en bordure de piste, et il me dit comment ça va. Ce sont des parents acteurs. Mais encore une fois il ne fait pas qu’il y ait de transfert.

– CV : que pensez-vous tous les deux de la taille du Club, avec une petite centaine de tireur ?

– JCR : C’est une taille humaine, tout le monde se connaît. Nous n’avons pas l’ambition que ça devienne plus gros, mais il ne faut pas que ce soit trop petit non plus.

Il faut rester capables d’accueillir. »

Propos recueillis le 02/09/2011